Mardi 16 Novembre @ VIPress.netSemiconducteurs : retournement de conjoncture vers février 2011
Pour certains acheteurs, la disponibilité des semiconducteurs est actuellement sans changements - Pour d’autres, elle s’améliore - En tout cas, en amont de la chaîne d’approvisionnement, les « fondeurs », ceux qui sous-traitent la fabrication des semiconducteurs pour les fabricants traditionnels ou les « fabless », annoncent des diminutions de délais de livraison - Cette annonce arrive lors de mois (octobre et novembre) où la demande est traditionnellement encore forte - Or cette demande va s’affaiblir en décembre, janvier, février et mars, comme tous les ans - Dans un tel contexte, il y a fort à parier que toute la chaîne d’approvisionnement va bientôt déstocker… ce qui risque de conduire à une chute du marché du semiconducteur en 2011, comme lors de chaque retournement de conjoncture - Ce retournement devrait toutefois se révéler moins sévère que « d’habitude »… par Jean-Pierre Della Mussia.
Tous les fabricants traditionnels de circuits intégrés logiques, sauf peut être Intel (et encore), Samsung et Toshiba, font aujourd’hui appel aux services des fondeurs, soit pour les décharger de certaines fabrications lorsqu’ils ne peuvent plus satisfaire leurs clients dans des délais convenables, soit pour faire fabriquer des circuits avancés pour lesquels ils ne souhaitent plus investir en fabrication. C’est la raison pour laquelle les déclarations des fondeurs quant aux taux d’occupation de leurs usines et leurs délais doivent désormais être suivies de près pour juger des variations de disponibilité des composants. Or, lors de leurs derniers rendez-vous trimestriels avec les analystes financiers, les fondeurs TSMC et UMC, qui font la pluie et le beau temps sur ce marché, ont annoncé non pas encore une baisse du taux d’occupation de leurs usines les plus avancées, mais une baisse de leurs délais de livraison dans le cadre de nouvelles commandes. TSMC a même laissé entendre que seules ses usines sub 60nm resteraient saturées l’année prochaine. Traditionnellement, la réaction des acheteurs à de telles déclarations est dans un premier temps le scepticisme : « pas question de prendre des risques. Je garde mes stocks au cas où ». Puis, la situation s’améliorant, le patron de l’acheteur qui, lui, est responsable du financement des stocks, commence à faire pression pour amorcer leur réduction. Ce qui signifie une baisse des commandes. Or, qui dit baisse des commandes dit disparition encore plus rapide de la pénurie. Et ainsi de suite, jusqu’au vrai retournement de conjoncture qui conduit à des surcapacités de production et, la plupart du temps, à une baisse des prix des semiconducteurs.
Quand ce retournement aura-t-il lieu ? Inutile cette fois-ci de tenter de savants calculs puisque l’alerte est déjà là. Tout va être psychologique. La bonne question serait plutôt : « quand les acheteurs auront-ils vraiment moins peur de la pénurie et quand les patrons feront-ils vraiment pression pour diminuer leurs stocks? ». Il se trouve que les mois à venir, à savoir décembre, janvier, février et mars, sont des mois de besoins relativement faibles. Il y a donc fort à parier que le retournement soit déjà bien engrangé en février (mois que nous avions d’ailleurs annoncé dans [L]http://semiconductor.vipress.net/?id=hxzvrfahpfJPDMifui|nos prévisions du numéro du 27 avril dernier[/L]- édition où nous avions également annoncé un marché du semiconducteur 2010 de près de 300 Mds$, ce qui a toutes les chances de s’avérer juste).
Les fabricants de semiconducteurs, pour l’instant, ne croient pas à un vrai retournement ; ils ne tablent que sur « un retour à la normale ». Seulement voilà, depuis que les cycles existent, nous n’avons jamais vu un fabricant de semiconducteurs croire à un vrai retournement en sa défaveur. Leur discours est à peu près celui-ci : « aujourd’hui, ce n’est plus comme autrefois ; plus personne ne fait de stock important. En outre, en 2010, les acheteurs n’ont fait que reconstituer des stocks devenus trop faibles lors de la crise de 2009 ». Ils oublient simplement, en parlant de stocks, de faire la somme de tous les stocks qui existent, à savoir ceux des fabricants de semiconducteurs, des distributeurs, des sous-traitants, des fabricants de matériel électronique, plus les composants qui se trouvent déjà monté sur des cartes en attente d’utilisation et enfin les composants qui entrent dans des produits finis en attente de vente : les fabricants de systèmes, en période de pénurie, ont en effet tendance à augmenter, non seulement leurs stocks de composants mais aussi leurs stocks de produits finis, de peur de ne pas pouvoir répondre à des à coups de demande. Tout cela fait beaucoup de stocks. Il existe d’ailleurs des indicateurs qui révèlent d’importants surstockages en 2010 : selon Semi, le nombre de tranches de silicium nues livrées dans le monde aux fabricants de semiconducteurs va croître de 39% cette année. Même si une petite partie a servi à constituer des stocks de tranches nues, il reste tout de même une croissance de l’ordre de 30% à expliquer : les vrais besoins (les composants qui se retrouvent dans les produits finis livrés) seront en effet en croissance de moins de 15% en nombre de pièces cette année.
Autre chiffre : selon le WSTS, en juin 2010 par exemple, le nombre de circuits intégrés fabriqués dans le monde a été de 32% supérieur à celui de juin 2009. Les vrais besoins étaient certes en fort accroissement ce mois là, mais sûrement pas à hauteur de plus de 20% !
Peut-on juger l’ampleur de la crise qui risque d’arriver pour les fabricants de semiconducteurs ? Difficilement car, là encore, les facteurs psychologiques vont jouer. Si la réaction des acheteurs est violente, le retournement ne durera que quelques mois et sera dur pour les fournisseurs. Si elle l’est moins, le retournement s’étalera sur un an mais les fournisseurs devront tout de même subir une chute des commandes de l’ordre d’un bon mois de chiffre d’affaires à répartir sur l’année.
La situation ne sera toutefois pas comparable à celle de 2001, année qui avait vu, en plus, un écroulement du marché des technologies de l’information suite à la bulle de 2000. Deux crises qui se cumulent, c’est tout de même rare. (Même si, au niveau macro-économique, nous sommes nettement plus pessimistes que le consensus des économistes : le chômage conjugué avec les plans de rigueur des pays de l’ouest vont certainement contraster en 2011 avec les plans de relance de 2010. Nous ne serions pas étonnés que la croissance mondiale ne soit que d’à peine 3% l’an prochain, contre près de 4% cette année. Ce qui est grave, mais pas trop catastrophique pour l’électronique.)
Le retournement ne sera pas non plus comparable à celui de 2001 au niveau des chutes de prix des semiconducteurs. Il n’y a pas eu de vraies envolées de prix en 2010 (sauf opportunités chez des intermédiaires). En juin 2010 par exemple, les prix moyens (ASP) des circuits intégrés n’étaient que de 4,9% supérieurs à ceux de juin 2009 (contre une légère baisse historique), et encore, ce +4,9% était-il dû presqu’uniquement aux mémoires. Symétriquement, les chutes de prix dans le cadre du retournement ne pourront donc pas être des écroulements de prix (sauf peut-être en mémoires). Il n’empêche que chute des commandes conjuguées à de « petites » baisses de prix devraient conduire à une chute des marchés du semiconducteur plusieurs mois de suite…Tentons une évaluation de l’importance du retournement : hors effets de déstockages et chutes de prix, le marché du semiconducteur croîtrait probablement de l’ordre de 10 à 12% l’an prochain en nombre de pièces. Si l’on retire à cette croissance un déstockage de plus de 10% du marché annuel en nombre de pièces et une chute des prix de l’ordre de 5%, on aboutit à un marché 2011 en recul de 5%. Nous estimons donc qu’il est légitime d’être nettement plus pessimiste que toutes les sociétés d’étude de marché qui annoncent une croissance de l’ordre de 5% en $ pour 2011.
Et quid de fin 2011 ?
A moyen terme, les acheteurs ne doivent toutefois pas espérer la naissance de surcapacités qui feraient écrouler les prix : les capacités de production vont rester très justes après le retournement, surtout pour les circuits à motifs inférieurs à 60 nm. En 2009 en effet, dans l’affolement général, 7% des capacités de production mondiales ont été supprimées selon SEMI alors que les usines travaillaient à un rythme parfois proche de la saturation à la fin du 3ème trimestre de 2008. Cela a été trop puisqu’une sévère pénurie est née fin 2009 pour toutes les technologies. Les fabricants ont pu rattraper leur retard non pas avec les nouveaux investissements de fin 2009 (qui commencent tout juste à produire leurs effets), mais en améliorant les rendements sur les lignes nées des investissements de 2007, 2008 et 2009 (de l’ordre de 10 à 14% de gains par an)…et en faisant tourner leurs usines à fond, sans relâche, pendant toute la crise (normalement, le taux d’occupation des usines est variable selon l’époque de l’année). Il est probable également que les nouveaux équipements entrés dans les usines ont d’abord servi à soulager la charge des lignes de fabrication existantes plutôt que contribué à mettre en place, comme initialement prévu, de nouvelles lignes en technologie avancée, à productivité fatalement très faible durant les premiers mois de fonctionnement.
Parallèlement, depuis fin 2008, les besoins réels (hors stocks) de circuits intégrés ont eux aussi augmenté, sans doute de près de 20% malgré la chute de début 2009. Un équilibre offre- demande est en tout cas en passe de revenir fin 2010.
La crise financière est arrivée en septembre 2008. Les déstockages dans toute la chaîne d’approvisionnement, donc les chutes de commandes, ont ensuite conduit en 2009 l’industrie à éliminer 7% de ses capacités de production. C’était trop. Un retour progressif de la demande à la normale a provoqué la pénurie que l’on sait fin 2009. Les investissements lancés entre 2004 et 2007 n’ont pas conduit à des surcapacités fin 2008, au contraire. Ce graphe montre donc que les sous-investissements de 2008 et 2009 (à début d’effets un an plus tard) n’ont pas été compensés en 2010. Cela se payera à partir de fin 2011, après la phase de déstockage de début 2011. Mais sous quelle forme ?
Après la phase de déstockage de début 2011, retrouvera-t-on donc un équilibre offre- demande fin 2011? Structurellement, la demande en nombre de pièces devant se retrouver dans des systèmes à livrer va s’accroître de l’ordre de 10 à 12% l’an prochain. Les augmentations de capacités, elles, seront historiquement modestes : il ne faut pas oublier qu’en 2010, les investissements en équipements, même en forte croissance, n’ont fait que retrouver leur niveau de 2007. Aucun des défauts d’investissement de 2008 et de 2009 n’a été comblé. Il faudra bien que cela se paye un jour ou l’autre. Fin 2011, les lignes de production en technologie autour de 40 nm ont ainsi toutes les chances d’être à nouveau très chargées. Ce qui aura peut-être pour effet de ralentir l’introduction de nouveaux produits à technologies très fines (32nm ou 28 nm), à rendement de fabrication plus faible. Sauf chez Intel, bien sûr, qui investit avec une régularité de métronome, AMD qui bénéficie des développements de Globalfoundries, et Samsung, également imperturbable dans ses investissements. Mais n’oublions pas que les fondeurs traditionnels, eux, ont divisé leurs investissements par plus de deux en 2009 !
JP Della Mussia
[L]http://semiconductor.vipress.net/re.php?u=http://www.vipress.net/retournement2011.pdf&p=1234JPDM5678|Version de cet article en pdf[/L]
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